Naoki Urasawa : le monstre sacré au tournant des siècles
Aujourd’hui, je vous propose un menu spécial, digne des plus grands restaurants mondiaux. Car, à travers ce mangaka, je vous offre une petite ballade entre deux chefs-d’œuvre, à lire, relire et surtout à savourer. Veuillez me suivre dans ce petit voyage.
Naoki Urasawa : le mangaka
Naoki Urasawa (直樹浦沢) naît le 2 janvier 1960 à Fuchû, Tôkyô. Ce diplômé d’économie, amoureux de la musique et du dessin, décide un jour de montrer quelques-unes de ses planches. Découvert grâce au destin par un des responsables du Big Comic Spirit, il commence là son œuvre qui, je l’espère, n’est pas prêt de finir.
1986 : Beta (non publié en France), série de science-fiction ; Pinneaple Army (1 tome publié en France chez Glénat – 8 volumes) dont le thème principal est la guerre.
1987 : Yawara! – 29 volumes – (non publié en France), série sportive sur le judo ayant reçu le 35e prix Shôgakukan.
1987-1988 : Dancing Policeman (1987) et NASA (1988), One shot d’un volume chacun.
1988 : Master Keaton – 18 volumes – (non publié en France), un enquêteur travaillant pour le compte d'une compagnie d'assurance.
1994 : Happy! - 23 tomes – (non publié en France mais en cours de traduction chez la Berserk Crew), série sportive sur le tennis et le milieu des Yakusas ; Jigoro! – 1 volume – dédié au grand-père de son héroïne.
1995 : Monster – 18 volumes publié en France par Kana – thriller policier se déroulant en Allemagne ayant reçu le grand prix culturel Osamu Tezuka.
1999 : 20th Century Boys – 22 volumes publié par Panini Comics – thriller à mi-chemin entre la science-fiction et le fantastique, prix de la série du festival d'Angoulême 2004, prix du manga Kôdansha 2003. Il se termine avec 21st Century Boys – 2 volumes.
2005 : Pluto (non publié en France), série de science-fiction policière, basé sur une histoire d’Osamu Tezuka, célèbre auteur d'Astro, le petit robot. Grand prix culturel Tezuka 2005.
Ainsi, ce mangaka de génie, très diversifié, au dessin unique se rapprochant des modèles européens s’impose très rapidement dans le monde littéraire japonais. Pour preuve, voici quelques récompenses dont il a eu l’honneur :
Le Shogakukan Comics Award en juillet 1982.
Le Shogakukan Manga Award pour Yawara! en juillet 1986.
Le First Media Arts Award of Excellence pour Monster en septembre 1996.
Le Shogakukan Manga Award pour Monster en juillet 1997.
Le Tezuka Award Grand Prize pour Monster en mai 1999.
Le Kodansha Manga Award pour 20th Century Boys en juin 2001.
Le Tezuka Award Grand Prize pour Pluto en mai 2005.
Rien que ça ! Mais une fois ce petit historique au cœur de l’homme fini, approchez pour admirer les deux chefs-d’œuvre qui risquent de bouleverser votre vision du manga.
Ses deux chefs-d’œuvre : Monster et 20th century boys
Monster :
Monster est un manga publié aux éditions Shogakukan : le premier volume est paru en 1994 au Japon pour se terminer en 2001 au 18e volume. En France, il est publié aux éditions Kana dans son intégralité. Suite à son succès, le manga a été adapté en un anime de 74 épisodes produit par Madhouse, diffusé au Japon sur NTV entre le 7 avril 2004 et le 28 septembre 2005.
L’histoire :
Le mangaka se démarque déjà des habitudes puisque la scène de Monster se déroule en Europe et plus particulièrement en Allemagne. L’histoire se centre autour du docteur Kenzô Tenma, jeune neurochirurgien japonais aux compétences hors norme. Il est destiné à une brillante carrière et fiancé à Eva Heineman, la fille du directeur de l'hôpital. Pourtant, un jour il refuse de donner en priorité ses soins au maire de la ville et préfère opérer un garçon blessé d'une balle dans la tête. La sœur jumelle du garçon, très choquée, est elle aussi hospitalisée : leurs parents adoptifs viennent d'être assassinés sauvagement. Le garçon s'en sort, mais le maire, confié à un autre chirurgien, décède. Le Dr Tenma est alors rétrogradé par le directeur de l'hôpital, qui est le père de Eva tandis que cette dernière le quitte. Peu de temps après, le garçon et sa sœur disparaissent, suite aux meurtres mystérieux de trois hauts responsables – dont le directeur – de l'établissement.
Après une période de tranquillité de neuf ans, Tenma renoue avec la mort : il découvre l'auteur des meurtres : Johann, le garçon de 10 ans qu'il avait sauvé semble être devenu un monstre semant la terreur autour de lui. C'est l'inspecteur Runge de la police criminelle – un homme rigide à tendance obsessionnelle – qui reprend en charge l'enquête après la police de province allemande. Il soupçonne évidemment Tenma, qui avait gagné le poste de chef de service de chirurgie suite aux décès de ses collègues. S'appuyant sur les faits plutôt que les rumeurs s'amplifiant autour de la personnalité du Dr Tenma, Runge le poursuit sans relâche, tandis que ce dernier part à la recherche de Johann, pour arrêter le monstre qu’il a choisi de sauver.
Mon avis :
Il faut savoir distinguer cette œuvre en de nombreux points. Le premier provient de sa profonde originalité : l’histoire sort du cadre – trop souvent utilisé – géographique asiatique pour procéder à un voyage de l’Allemagne aux pays de l’est, tout en ayant l’intelligence de mettre en avant des scènes – humoristiques – en rapport avec le japon sans oublier son héros nippon. Mais surtout, en plus d’un style graphique qui lui est propre, sans doute plus européen à ce dont on pourrait s’attendre, le mangaka présente une œuvre profondément construite et magnifiquement complexe. Chaque personnage a ses zones d’ombres et de jours, l’enquête autour de Johann se réduit petit à petit pour ne laisser qu’un suspense haletant jusqu’à la toute dernière page, les rebondissements ne cessent d’happer le lecteur : bref, vous l’aurez compris, Monster, c’est du lourd et du très lourd. Loin d’un simple maga divertissant, c’est aussi toute une réflexion sur la folie, le meurtre, le droit à la vie qui se dessine au filigrane des pages : si vous aviez entre vos mains le pouvoir de tuer ou de sauver un monstre assassin, que feriez-vous ? Sans vraiment donner de réponse, Naoki Urasawa achève, grâce à Monster, un summum dans l’art du manga : jamais vous ne serez aussi captivés qu’en lisant du Urasawa.
Le mot de la fin :
Tous ceux qui peuvent croire que les mangas n’ont qu’un rôle bénin dans la littérature japonaise ont ici de quoi se détromper. Qu’ils courent acheter le manga publié chez kana pour le prix assez fort de 7 euros 35 – mais on le trouve en grande surface pour environs 6 euros – mais il le mérite. Et si vous avez encore un doute, commencez par vous laissez séduire par l’animé. Ensuite… Laisserez-vous le monstre qui se tapit près de vous approcher ?
20th century boys // 21st century boys :
20th Century Boys (20世紀少年, nijuu seiki shōnen) toujours publié aux éditions Shogakukan au Japon est venu chez nous grâce à Panini comics aux éditions Générations Comics. En plus de ces 24 tomes disponibles, la version cinéma du manga va être tournée au Japon sous forme de trilogie. La bande annonce du premier, prévu pour le 30 août 2008, est disponible sur le site officiel : http://www.20thboys.com.
L’histoire :
1969 : Un groupe de jeune enfants se retrouve régulièrement dans une base secrète cachée par les herbes d’un champ ; sous l'impulsion de Kenji Endô, les enfants inventent une histoire de science-fiction relatant la destruction de l'humanité par une organisation maléfique à laquelle ils s'opposaient avant de finir par devenir les sauveurs du monde. Cette histoire-là, ils la consignent dans un Cahier de Prédictions.
1997 : Après le suicide de Donkey, un de ses enfants de 69, Kenji, devenu alors gérant maussade d'un convini, se retrouve impliqué malgré lui dans les sombres desseins d'une secte apocalyptique dirigé par un certain Ami, qui semble réaliser une à une les prédictions que lui et les autres enfants avaient imaginées.
Mais alors, qui peut donc bien être Ami ? Sans nul doute un des anciens amis de Kenji, mais lequel ? Kenji arrivera-t-il à empêcher la fin du monde qu'ils avaient annoncée dans leur cahier pour le 31 décembre 2000 (fin du XXe siècle) à minuit ?
Mon avis :
Difficile de faire mieux après Monster, et pourtant, avec 20th century Boys s’il ne fait pas mieux, il égalise la performance. Toute la série est signé par Urasawa au niveau du dessin, mais également au niveau du suspense. Pourtant il sait, grâce à une rotation complète de son univers – retour au Japon natal, thème du sectarisme, du millénarisme, du rock and roll et des armes biologiques - garder cette qualité impeccable qui lui est propre. Le personnage central, Kenji Endô, un peu à l’image de Monster, va au fil des volumes se révéler et savoir se faire entourer par de nombreux autres personnages tout autant charismatique comme Nagaharu Ochiai dit « Otcho » et bien d’autres. La particularité principale provient du fonctionnement de l’histoire en flash back allant de 1969 à 2017 ; pouvant gêner au début, très vite le lecteur s’y habitue et vit à son rythme, jouant obligatoirement avec les secrets et l’inconnu qui naissent des trous historique.
Encore une fois réflexifs, 20th century Boys et 21st century boys s’inscrivent dans la lignée des romans policiers noirs où l’enquête se fait dans la mémoire troublée d’enfants passés trop vite à l’âge d’adulte. Mais cela tombe bien, le manga permet d’observer la prise en maturité des personnages en même temps que les vides se remplissent et qu’Ami le mystérieux prend main mise sur le monde…
Le mot de la fin :
Je vais me répéter, je sais, mais c’est essentiel : courrez achetez ce manga, même s’il se trouve au prix un peu excessif de 8 euros 95 chez Générations Comics. Si vous avez apprécié Monster, voire Happy! alors n’hésitez pas une seconde. Loin d’être barbant, l’ambiance et le thème choisis permettent à Urasawa de se renouveler pour notre plus grand bonheur. Et aussi bizarre que cela peut vous paraître, tout se résoudra grâce au rock and roll !